Le Traité de Paris, premier souffle de l'unité européenne 
 

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Pour célébrer le 70ème anniversaire de la signature du Traité de Paris, la Maison Jean Monnet à Bazoches-sur-Guyonne, avec l’appui de la Maison de l’Europe à Paris CIED, a lancé la première d’une série de conférences "Le Traité de Paris, premier souffle de l'unité européenne". Lors de cette rencontre inaugurale, le Secrétaire général, Klaus Welle, y a contribué par son discours.

Tout d’abord, laissez-moi vous remercier pour votre invitation qui me donne l’occasion de m’exprimer sur l’importance du traité de Paris.

Mon intervention pourrait être brève, il me suffirait en effet de dire que sans le traité de Paris nous n’existerions pas. Car sans ce traité, aucun des développements ultérieurs n’aurait été possible. 

Je vais néanmoins utiliser les dix minutes qui me sont accordées pour dégager dix éléments qui montrent à quel point le traité de Paris a suscité un changement de paradigme. Il ne s’agissait pas en effet d’un traité de plus, à la suite de bien d’autres, mais d’un traité fondamental qui a changé les paradigmes qui prévalaient jusque-là en Europe.

  1. Tout d’abord, ce traité a établi une autre manière d’assurer la sécurité sur le continent européen par la mise en commun des ressources-clés. Réfléchissons un instant à la situation antérieure : il y avait le statut spécifique de la Ruhr ou les réparations imposées à l’Allemagne. Aujourd’hui, ces nouveaux critères restent tout à fait valables : imaginons un seul instant que les différends entre l’État d’Israël et les Palestiniens sur les accès à l’eau puissent être réglés par la communautarisation de cette ressource fondamentale.
  2. Un deuxième changement fondamental porte sur le fait que, le plus souvent, on voit les relations internationales comme un moyen de diviser un gâteau, le bénéfice de l’un se faisant le plus souvent au détriment de l’autre. Tant qu’on voit les choses de cette manière, le résultat est facilement prévisible : l’émergence d’un conflit, l’un qui gagne et l’autre qui perd. Ce que le traité de Paris a établi, c’est que ce gâteau peut être élargi par la coopération. Il ne s’agit plus d’un jeu gagnant/perdant mais d’un jeu où tout le monde ressort gagnant par une coopération institutionalisée.
  3. Autre innovation : ce traité établit le principe de la prise de décision à la majorité plutôt qu’à l’unanimité. Qui connaît le parcours antérieur de Jean Monnet sait qu’il avait été Secrétaire général adjoint de la Société des nations. Il a ainsi pu voir ce qu’avait été le sort d’une organisation qui repose sur le principe de l’unanimité et ses conséquences : le blocage, l’inefficacité et l’incapacité à résoudre les problèmes. Si on songe à la situation actuelle, on voit très bien que dans les secteurs où le principe de l’unanimité continue à prévaloir on n’est pas vraiment capable de défendre nos intérêts : la politique étrangère ou la politique de sécurité et de défense. Certes ce sont des domaines dans lesquels il existe une coopération mais face à la montée des périls, ces secteurs demandent aussi qu’on fasse preuve de courage.
  4. Désormais, la loi remplace la force et on accepte qu’une Cour suprême puisse juger définitivement, y compris en ce qui concerne l’action des États membres, avec des décisions qui sont contraignantes. 
  5. Les petits et moyens États deviennent égaux. C’est un très grand changement si on regarde la situation en Europe dans l’entre-deux-guerres : tous les petits ou moyens États situés entre l’Union soviétique et l’Allemagne ont disparu, ont été occupés ou ont perdu leur indépendance. La même chose s’est passée en Europe de l’Ouest, qu’il s’agisse de la Belgique, du Luxembourg, des Pays-Bas ou des pays nordiques. Cela signifie que des États de taille modeste ou moyenne qui étaient autrefois des zones d’invasion et d’annexion sont devenus des partenaires dont la stabilité et l’indépendance nationale sont favorisées par l’intégration européenne. 
  6. Le traité de Paris a établi pour la première fois le modèle de l’intégration par la crise. Ces dernières années, la crise financière a ainsi rendu possible l’adoption de décisions qui étaient auparavant tenues pour impossibles. Ainsi en est-il par exemple de la décision qui donne à la Banque centrale européenne la possibilité de contrôler les grandes banques et de trancher, si nécessaire. En faisant travailler ensemble toutes les grandes banques en Europe, on a mis en place un système-clé pour toute les économies nationales. Et plus récemment, l’apparition du covid et l’émergence de la crise sanitaire conduisent à s’interroger sur la création d’une Europe de la santé. 
  7. Le traité de Paris a mis fin à la fausse division entre économie et politique. Le fait que l’économie soit au cœur de la politique apparaît en effet comme une évidence. Ainsi l’intégration économique est-elle un moyen d’accélérer l’intégration politique. Il est effet impossible d’intégrer des marchés sans une harmonisation des conditions sociales, des conditions environnementales et sans la libre circulation des personnes.
  8. Le traité de Paris a également institutionnalisé une coopération étroite entre les syndicats et les entreprises, ce qui a favorisé la mise en place d’une économie sociale de marché. Il a aussi assuré le contrôle des cartels et des monopoles qui, dans l’entre-deux-guerres, étaient des forces économiques et politiques de premier plan.
  9. Le traité de Paris a mis en lumière la coopération entre Jean Monnet et Robert Schuman. Confronté à la difficulté de proposer une nouvelle relation entre la France et l’Allemagne, Schuman a adopté la solution imaginée par Monnet. En d’autres termes, le traité de Paris résulte d’une association entre l’expertise (Plan Monnet) et le courage politique. Si on songe aujourd’hui à ce qu’ont réalisé plus tard Jacques Delors, Helmut Kohl et François Mitterrand en faveur de la monnaie unique, on s’aperçoit que cette conjonction entre l’expertise et le courage politique n’est pas un cas isolé. Quand je suis devenu responsable en 1991 du département de politique étrangère et européenne de la CDU, mon chef m’a dit qu’il fallait rendre l’euro populaire en Allemagne. Tâche difficile … Beaucoup m’ont souhaité du courage tandis que d’autres étaient persuadés que jamais la monnaie unique ne deviendrait réalité. Et pourtant, le projet s’est concrétisé parce que tout comme au début des années 1950, il y a eu un leadership politique qui, sans trop se soucier des sondages d’opinion, n’a pas hésité à prendre des risques politiques pour mettre en œuvre ce grand projet pour l’unification de l’Europe. 
  10. Le traité de Paris a mis en place l’Assemblée parlementaire. Dès le commencement, on était donc conscient de la nécessité d’une légitimité démocratique. Ainsi étaient déjà présentes les deux sources de légitimité qui, aujourd’hui encore, structurent l’Union européenne : les États représentés au Conseil et les peuples (plus de 400 millions d’Européens) représentés au Parlement européen à la suite d’élections au suffrage universel direct. 

En conclusion, je voudrais dire aussi un mot de la Maison Jean Monnet que gère et anime le Parlement européen à Houjarray. Dorénavant, tous les nouveaux fonctionnaires du Parlement européen se rendent quelques jours sur place afin de mieux comprendre les origines et le sens de l’Europe unie. Tous reçoivent un exemplaire des Mémoires de Jean Monnet et je discute avec eux pour établir un lien avec nos sources et nos racines. De son côté, le Bureau du Parlement européen se réunit régulièrement à la Maison Jean Monnet. Mais on utilise aussi la Maison Jean Monnet pour favoriser, par exemple, des rencontres entre des représentants ukrainiens invités à débattre librement sur l’état de leur démocratie afin de chercher ensemble des solutions pour améliorer son fonctionnement. Une maison d’hôtes dotée de trente-six chambres y est actuellement aménagée afin que le lieu devienne une sorte de Camp David pour le Parlement européen. Enfin, de plus en plus de conférences scientifiques internationales vont être organisées sur place. 

Autrement dit, le Parlement européen investit dans son histoire car il veut investir dans son futur. À mes yeux, Jean Monnet incarne en effet l’esprit de l’Union européenne dans ses débuts, dans ce qu’elle est devenue et dans ce qu’elle deviendra à l’avenir sans oublier son attachement à la relation transatlantique, conscient qu’il était que la lutte contre les totalitarismes nécessitait une coopération entre toutes les démocraties.

Je vous remercie de votre attention.